Dans un monde redevenu brutal, instable et profondément imprévisible, Bifurcation n’est pas un essai de plus sur la crise de la communication. C’est un livre de combat. Un texte qui assume que la lucidité ne suffit plus et que les démocraties doivent désormais apprendre à agir, à influencer et à se défendre à armes égales dans un univers de guerre informationnelle permanente.
Le monde n’est plus seulement complexe, il est redevenu brutal. Venezuela, Iran, Israël, Gaza, Kivu, Ukraine, Russie : derrière la succession de crises se dessine un véritable changement de régime. La stabilité n’est plus la norme, l’exception devient la règle. Les cadres diplomatiques, juridiques et institutionnels hérités de l’après-guerre froide ne parviennent plus à contenir la violence des rapports de force.
Bifurcation part de ce constat sans détour. Il ne cherche ni à rassurer ni à enjoliver. Il décrit un monde aléatoire, fragmenté, où les institutions s’effacent au profit des réseaux, où la loyauté personnelle supplante la règle, où la ruse et la surprise redeviennent des armes politiques centrales. Un monde « borgien », pour reprendre l’expression de Giuliano da Empoli, au sens le plus cru du terme.
De la lucidité à l’engagement stratégique
La force du livre est de refuser la posture confortable de l’analyse pure. Comprendre ne suffit plus. Décrire le chaos sans s’y confronter revient à s’en rendre complice par passivité.
Bifurcation assume une thèse claire : les démocraties ont trop longtemps cru que la vérité, le droit ou la supériorité morale suffiraient à s’imposer. Ce temps est révolu. Face à des acteurs qui utilisent sans retenue la désinformation, la manipulation et la guerre cognitive, rester dans une posture strictement défensive revient à perdre du terrain.
Le livre opère ainsi un déplacement décisif : de l’analyse à l’action, de la communication à l’intelligence stratégique, de la parole à l’architecture des effets.
La démocratie n’est pas faible, elle est désarmée
Bifurcation ne développe aucun discours cynique. Il ne prône ni le renoncement éthique ni la brutalité mimétique. Il pose une question simple et redoutable : comment défendre la démocratie si l’on refuse d’utiliser les instruments – notamment numériques – du monde tel qu’il est ?
La démocratie n’est pas condamnée parce qu’elle serait fragile par nature, mais parce qu’elle s’est longtemps privée des outils permettant de structurer, protéger et projeter ses récits. Là où ses adversaires investissent pleinement le champ informationnel, narratif et algorithmique, elle s’est souvent contentée de commenter après coup. Le livre plaide pour une réappropriation assumée de ces leviers, non pour manipuler, mais pour ne plus subir.
Un livre de combat, pour reprendre l’initiative dans la guerre des récits
Ce que Bifurcation assume très clairement, et qui en fait un véritable livre de combat, c’est l’idée que l’inaction narrative est devenue une faute politique. Dans un monde saturé de récits concurrents, où chaque événement est immédiatement interprété, détourné, instrumentalisé, ne pas produire de cadre de lecture revient à laisser d’autres le faire à sa place. Or ces cadres ne sont jamais neutres. Ils orientent les perceptions, structurent les émotions collectives et conditionnent les décisions, bien au-delà des faits eux-mêmes. Le livre montre que la guerre contemporaine ne se joue plus seulement sur les territoires ou dans les chancelleries, mais dans les esprits, dans les flux informationnels, dans les architectures algorithmiques qui hiérarchisent ce qui est vu, cru et retenu.
Face à cette réalité, continuer à opposer une posture purement défensive ou moralisante relève d’une forme de désarmement volontaire. Bifurcation plaide au contraire pour une reprise de l’initiative : produire des récits robustes, crédibles, adossés à des preuves, capables de durer dans le bruit et la saturation. Non pour écraser ou manipuler, mais pour rendre de nouveau audible une vision démocratique du monde. C’est un combat exigeant, qui suppose de renoncer aux réflexes anciens, d’accepter la conflictualité informationnelle comme un fait, et de penser l’influence non comme une dérive honteuse, mais comme une responsabilité stratégique majeure. Dans cette perspective, ne pas agir n’est plus une option neutre : c’est un choix qui profite toujours à d’autres.
Rester dans la course, se battre à armes égales
Au fond, Bifurcation pose une alternative aussi simple que radicale. Soit les démocraties acceptent de penser et d’agir dans le monde tel qu’il est devenu, soit elles continueront à perdre du terrain au nom de principes qu’elles n’auront plus les moyens de défendre.
C’est en cela que ce livre est un livre de combat. Un combat pour la lucidité, pour la capacité d’action, pour une démocratie qui ne renonce ni à ses valeurs ni à sa puissance. Dans un monde devenu dur, refuser le combat intellectuel et stratégique, c’est déjà perdre.
L’ouvrage publié aux éditions de l’Eclaireur par Mathieu Gabai et Manuel Lagny sortira en librairie le 12 février et est disponible en précommande sur le site : https://www.editionsdeleclaireur.fr/bifurcation-manuel-lagny-mathieu-gabai
Vous avez aimé cet article ? Abonnez-vous à notre Newsletter gratuite pour des articles captivants, du contenu exclusif et les dernières actualités.
