F-35 en Belgique : Pourquoi le nouveau fleuron de l’armée est un paradoxe volant
L’acquisition du F-35 par la Belgique s’apparente à l’achat d’une Ferrari de dernière génération pour ne circuler que dans le couloir exigu d’un studio bruxellois. Avec une commande portée à 45 appareils pour un investissement de 4 à 5 milliards d’euros, Bruxelles s’offre un joyau de technologie furtive conçu pour la « pénétration profonde ». Pourtant, derrière les cocardes et les discours officiels, ce choix soulève une question de cohérence stratégique majeure : l’appareil semble dimensionné pour tous les théâtres d’opérations, sauf pour la réalité géographique et les besoins de protection immédiate du sanctuaire national. Analyse d’un « mismatch » capacitaire qui redéfinit la souveraineté belge.
Un avion trop rapide pour un pays trop petit
La géographie belge impose une limite physique implacable aux ambitions du F-35. Avec un territoire de 30 km sur 280 km et un espace aérien saturé par 3 300 vols civils quotidiens, la Belgique est un terrain d’entraînement structurellement inadapté.
* Le mur du supersonique : Une accélération au-delà de Mach 1 nécessite environ 100 km de profondeur. En Belgique, une telle manœuvre risque de projeter l’appareil hors des frontières ou de perturber un trafic civil dont le volume a crû de 700 % depuis 1980.
* L’exil opérationnel : Pour exploiter les capacités BVR (au-delà de la portée visuelle) et les formations complexes à quatre appareils, la Belgique doit externaliser sa souveraineté. Huit F-35 stationnent déjà à Luke AFB en Arizona pour la formation initiale, tandis que les exercices avancés dépendent d’accords avec l’Italie ou la Norvège.
* La simulation comme palliatif : Plus de 50 % de l’entraînement se déroule désormais dans le monde virtuel de Lockheed Martin. Localement, le vol réel se limite à des patrouilles basiques en mer du Nord, loin des dogfights complexes pour lesquels l’avion a été conçu.
Ce décalage transforme le F-35 en un outil de prestige « à l’étroit », incapable de s’exprimer pleinement dans son propre espace aérien.
Le scandale de la « Porte Ouverte » : Des avions sans bouclier au sol
Il existe une aberration doctrinale saisissante dans l’architecture de défense belge : investir des milliards dans une furtivité terminale (RCS de 0,001 m²) alors que les bases mêmes qui abritent ces avions sont à la merci d’un drone commercial. Depuis le retrait des systèmes Hawk et Nike en 2017, la Belgique n’a plus aucune défense sol-air (SAM).
La réalité a rattrapé la théorie en 2025, lors des incursions de drones coordonnés au-dessus des bases de Kleine-Brogel et Florennes. Le chef d’état-major a qualifié la côte nord de « porte grande ouverte ». À quoi sert d’échapper aux radars russes si le territoire est incapable d’intercepter des drones Shahed ou des missiles de croisière visant le port d’Anvers ?
Le plan de rattrapage — l’achat de 10 unités NASAMS pour 2 milliards d’euros et de 20 systèmes Skyranger — ne sera pleinement opérationnel qu’à l’horizon 2027-2030. Jusque-là, le F-35 reste un « pansement de luxe sur une jambe de bois », une épée magnifique sans bouclier pour la protéger au sol.
Souveraineté ou Allégeance : Le pilote belge, « mercenaire » de l’OTAN ?
Le passage au F-35 marque l’abandon définitif d’une défense territoriale au profit d’une contribution collective projetée. C’est une mutation profonde de l’ADN militaire belge.
* La dépendance capacitaire : Le F-35 n’est pas qu’un avion, c’est un nœud réseau. Grâce au MADL (Multifunction Advanced Data Link) et au Link 16, l’appareil est « interopérable nativement » avec les États-Unis. En clair, il est conçu pour des missions SEAD/DEAD (suppression des défenses antiaériennes) contre des systèmes S-400 sur le flanc Est, sous commandement intégré de l’OTAN.
* Le coût de l’allégeance : Avec un coût d’exploitation de 30 000 € par heure de vol (contre environ 4 000 € pour un Gripen E), le F-35 épuise le budget de fonctionnement pour des missions de police du ciel qui ne nécessitent aucune furtivité.
* Lock-in technologique : Contrairement au Rafale ou au Gripen, qui permettent une maintenance locale et une autonomie de décision, le F-35 impose une chaîne logistique américaine stricte, sensible aux futures sanctions ou pressions politiques de Washington.
Le pilote belge ne protège plus son sol ; il devient un contributeur de haute technologie pour l’Alliance, un « mercenaire d’élite » déployable en Pologne ou dans les Pays Baltes.
Le secret de Kleine-Brogel : La mission nucléaire
L’argument massue, bien que souvent relégué aux cercles d’initiés, est la mission de « nuclear sharing ». La Belgique stocke sur la base de Kleine-Brogel entre 10 et 20 bombes nucléaires américaines B61. Le F-35 est le seul successeur certifié « dual-capable » pour remplacer les F-16 vieillissants dans ce rôle.
C’est ici que le paradoxe atteint son paroxysme :
* Le contribuable belge finance l’achat et l’entretien de vecteurs ultra-coûteux.
* Mais la « clé » du système — les codes PAL (Permissive Action Link) — reste la propriété exclusive de la Maison Blanche.
« Pourquoi la Belgique doit-elle financer des vecteurs stratégiques pour une mission dont elle ne possède pas la maîtrise ? Si la dissuasion nucléaire est une prérogative américaine, la logique voudrait que les États-Unis stationnent leurs propres appareils sur le sol belge plutôt que de sous-traiter cette responsabilité à une nation alliée par le biais d’une vassalisation technique. »
Conclusion : Un horizon 2030 entre puissance et vulnérabilité
Le F-35 est une arme d’exception, un multiplicateur de force indispensable dans un conflit de haute intensité face à des adversaires paritaires. Mais pour la Belgique, c’est un choix de posture plus que de protection. L’échéance de 2030 sera celle du « réveil tardif », le moment où l’intégration des systèmes NASAMS devra enfin combler le vide béant de la défense sol-air.
En investissant massivement dans l’épée tout en négligeant le bouclier, la Belgique a fait un pari audacieux : elle a acheté sa place à la table des grandes puissances de l’OTAN au prix d’une vulnérabilité territoriale persistante et d’une allégeance technologique totale envers Washington. La sécurité du pays en sort-elle renforcée ou simplement délocalisée ? La réponse se trouve peut-être dans le ciel de Luke AFB, bien loin des plaines du Brabant.
