Génie, franchissement et contre-mobilité : le retour brutal des fondamentaux de la guerre terrestre

Le mercredi 11 février 2026, un rapport parlementaire porté par Mmes les députées Anne-Laure Blin et Catherine Hervieu a remis en lumière l’arme du Génie, composante essentielle mais longtemps trop méconnue de l’armée de Terre.

À rebours d’une vision réductrice cantonnant le Génie à une fonction d’appui technique, ce travail souligne son rôle structurant dans la conduite des opérations militaires, alors que le retour de la guerre de haute intensité en Europe impose de réinterroger les fondamentaux de la manœuvre terrestre.

Cette redécouverte n’est pas une nouveauté historique. L’arme du Génie est, depuis des siècles, au cœur de la puissance militaire française, conditionnant la mobilité, la protection et la survie des forces engagées. Des ponts jetés sur la Bérézina en 1812, qui permirent à la Grande Armée d’échapper à l’anéantissement, aux travaux défensifs et logistiques de Vauban, le Génie a souvent constitué la différence entre la défaite et la préservation du potentiel militaire. Plus près de nous, à Diên Biên Phu, les capacités – et les limites – du Génie dans un environnement contraint, isolé et sous le feu ennemi ont illustré de manière tragique combien la maîtrise du terrain, des infrastructures et des voies de ravitaillement conditionne l’issue d’un engagement.

Qu’il s’agisse de la construction d’ouvrages fortifiés, du franchissement de coupures humides, de l’ouverture d’itinéraires en terrain hostile, du minage et du contre-minage, ou encore de la protection des forces face aux menaces chimiques, radiologiques et biologiques, le Génie a toujours été l’arme du temps long, de la profondeur et de la manœuvre indirecte. Pourtant, à l’issue de la Guerre froide, cette centralité a été progressivement érodée. Un modèle d’armée prioritairement tourné vers les opérations expéditionnaires légères a marginalisé les capacités lourdes du Génie, entraînant une réduction des effectifs, l’abandon de certains savoir-faire et un vieillissement accéléré des parcs.

Le conflit russo-ukrainien a brutalement mis fin à cette illusion stratégique. Tranchées, champs de mines, destructions d’infrastructures, franchissements sous le feu et guerre de position ont replacé le Génie au centre du combat terrestre. Sans capacité de franchissement crédible, sans contre-mobilité, sans ouverture d’itinéraires sécurisée, il n’y a ni liberté d’action, ni tempo opératif, ni endurance des forces. Comme l’a reconnu l’armée de Terre, le Génie redevient une capacité critique « dès ce soir ».

C’est dans ce contexte que le rapport parlementaire de février 2026 s’inscrit pleinement. Fondé sur un travail de terrain approfondi, des déplacements au sein des régiments et des auditions opérationnelles, il met en lumière les ruptures temporaires de capacités qui affectent aujourd’hui le Génie, mais aussi les leviers concrets de sa remontée en puissance. Franchissement, contre-mobilité, ouverture d’itinéraires, minage et contre-minage ne sont plus des fonctions d’appui périphériques : ils constituent à nouveau les fondations de la crédibilité opérationnelle de l’armée de Terre, en haute intensité comme dans la protection du territoire national.

Des ruptures temporaires de capacités préoccupantes

L’armée de Terre identifie aujourd’hui plusieurs ruptures temporaires de capacités (RTC) affectant directement le Génie, en particulier dans les domaines du franchissement et de la contre-mobilité.

Ces fragilités sont le produit cumulé d’un vieillissement accéléré des parcs, de l’abandon de certaines capacités lourdes, de tensions industrielles, et de contraintes croissantes en ressources humaines, notamment au sein de la DGA et de la SIMMT, qui fragilisent la conduite des programmes et le maintien en condition opérationnelle.

La loi de programmation militaire en cours vise à résorber une partie de ces ruptures, mais le risque de non-atteinte des cibles capacitaires demeure élevé, tant les calendriers sont contraints et les dépendances industrielles fortes.

La contre-mobilité : un rebond doctrinal assumé

La contre-mobilité est désormais identifiée par la DGA et l’armée de Terre comme une capacité déterminante, robuste et relativement peu coûteuse, particulièrement face à un adversaire de premier rang disposant de forces blindées manœuvrantes opérant sur un front étendu.

Comme le souligne le général Baratz, commandant du Combat Futur, les opérations de contre-mobilité permettent de « ralentir, canaliser ou fixer l’adversaire, tout en protégeant nos propres forces ». Elles complètent les appuis feux, rééquilibrent le rapport de forces et préservent le potentiel de combat des unités engagées, un constat déjà formulé par le CEMAT dès 2022 à la lumière du conflit ukrainien.

Vers une « contre-mobilité future »

La DGA a engagé la phase initiale du programme « contre-mobilité future », structuré autour de deux piliers complémentaires :

1. Le renouvellement des mines antichars à pose manuelle, aujourd’hui seule capacité détenue par les sapeurs, avec une double approche :

  • des solutions simples, robustes et peu coûteuses favorisant la masse ;
  • des mines de nouvelle génération, intégrant capteurs sismiques, magnétiques et à pression, programmables, discriminantes et capables d’opérer en environnement électromagnétique dégradé.

2. Le développement de mines dispersables associées à des systèmes de pose automatique, afin de créer rapidement des zones minées sur de larges espaces de manœuvre.
Ce segment marque un changement d’échelle significatif, avec des objectifs de plusieurs dizaines de milliers de mines, cohérents avec les besoins exprimés par les alliés du front est européen dans leur stratégie de « glacis ».

Cette montée en puissance appelle néanmoins une réflexion éthique et juridique, notamment sur les risques pour les civils, dans un contexte où la France demeure liée par la Convention d’Ottawa, contrairement à nombre de ses partenaires orientaux.

La standardisation est privilégiée afin de faciliter logistique, soutien et formation, en s’appuyant autant que possible sur des solutions déjà éprouvées au sein de l’OTAN, tout en garantissant l’interopérabilité avec les systèmes de commandement et de communication.

Franchissement : restaurer l’autonomie des brigades interarmes

Le franchissement constitue l’une des failles les plus critiques révélées ces dernières années, notamment lors de la mission Lynx.

Si les ponts flottants motorisés (PFM F2) demeurent opérationnels et compatibles avec les véhicules SCORPION, leur taux de disponibilité – à l’instar des EFA – plafonne autour de 40%, révélant une fragilité structurelle.

SYFRALL : un programme à effet majeur

Le programme SYFRALL (système de franchissement lourd-léger), notifié fin décembre, constitue une réponse structurante :

  • objectif capacitaire : plus de 2 000 mètres de franchissement à l’horizon 2035 ;
  • remplacement des EFA, des moyens légers de franchissement et des PFM ;
  • capacité à faire franchir l’ensemble du spectre SCORPION, y compris le char Leclerc rénové.

Composé de portières et de ponts de classes MLC 40R à 100R, embarqués sur camions porteurs protégés ou non, SYFRALL vise à redonner à chaque régiment du Génie une capacité de franchissement, condition indispensable de l’autonomie des brigades interarmes.

L’enveloppe prévue atteint 700 M€ sur dix ans, avec un objectif de huit portières (ou 300 m de ponts) d’ici 2030 et des premières livraisons attendues à partir de 2027.

Appui au contact : remplacer l’EBG et moderniser l’ouverture d’itinéraires

L’Engin Blindé du Génie (EBG), entré en service en 1988, arrive en fin de vie. Son maintien en condition jusqu’en 2030 est jugé complexe et coûteux.

L’Engin du Génie de Combat (EGC)

L’EGC doit lui succéder :

  • conception simple et robuste,
  • tourelleau téléopéré,
  • plateforme à roues pour suivre le rythme des GTIA SCORPION,
  • architecture modulaire avec réserves de masse et de puissance.

Le programme, mené conjointement avec la Belgique, prévoit environ 200 exemplaires pour un coût estimé entre 800 M€ et 1,2 Md€, avec une cible française de 170 engins à l’horizon 2035. Les premières livraisons de série sont attendues à partir de 2030.

Contre-minage et ouverture d’itinéraires

La capacité actuelle repose encore largement sur les systèmes SOUVIM des années 1990, lourds, vieillissants et concentrés sur un nombre limité de régiments.
Une nouvelle approche est engagée, fondée sur des robots d’investigation (programme ROBIN, jusqu’à 34 unités), des drones multi-capteurs, et une mise en œuvre depuis des postes de commandement sous blindage.

L’objectif est une capacité plus agile, distribuée et robotisée, avec une réappropriation complète du contre-minage d’ici 2030.

Minage mécanique et bréchage : des capacités à reconstituer

Le minage mécanique, abandonné au fil des OPEX, retrouve une pertinence stratégique majeure, notamment dans le soutien aux alliés du flanc est. L’armée de Terre a lancé des études sur des capacités d’enfouissement rapide et de dispersion souveraine, dans le respect des engagements internationaux de la France.

Le bréchage pyrotechnique, quant à lui, repose sur des systèmes à la disponibilité limitée. Un effort de recomplètement est engagé, combinant bréchage mécanique, renouvellement ciblé des porteurs et étude de solutions pyrotechniques complémentaires inspirées de nos alliés.

La brigade du Génie : colonne vertébrale de la haute intensité

La recréation de la brigade du Génie en 2024, après quatorze années de dissolution, constitue un jalon stratégique majeur. Regroupant capacités lourdes, NRBC, géographiques, cynotechniques, eau et énergie, elle permet la maîtrise de la dimension physique du champ de bataille, l’appui en zone arrière comme au contact et l’intégration des renforts alliés à l’échelle du corps d’armée.

Elle contribue directement à l’objectif de déploiement d’une division « bonne de guerre » à l’horizon 2027.

Conclusion : le Génie comme assurance-vie opérationnelle

Le Génie n’est plus un simple soutien technique : il est une assurance-vie opérationnelle face au retour des conflits majeurs.
Franchissement, contre-mobilité, ouverture d’itinéraires et résilience du territoire forment un continuum stratégique que l’armée de Terre redécouvre sous la contrainte du réel.

La réussite de cette remontée en puissance dépendra de trois facteurs critiques :
tenir les calendriers industriels, sécuriser les ressources humaines et assumer doctrinalement le retour des fondamentaux de la guerre terrestre.

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